Washington-Rabat : deux siècles d’alliance, une relation qui pèse sur la crise de Ceuta

La crise de Ceuta pourrait finalement contribuer à renforcer la valeur stratégique du Maroc aux yeux des États-Unis.

De l’un des plus anciens traités diplomatiques des États-Unis à la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, la relation entre Washington et Rabat s’est progressivement transformée en partenariat stratégique. La crise migratoire de Ceuta a une nouvelle fois révélé la solidité de cette alliance, au risque d’alimenter les tensions entre les États-Unis, l’Espagne et le Maroc.

L’histoire de la relation entre les États-Unis et le Maroc ne date ni de la guerre froide ni des attentats du 11 septembre 2001. Elle remonte aux premières années de la République américaine.

En 1777, alors que les États-Unis venaient à peine de rompre avec la Grande-Bretagne, le sultan marocain Mohammed III autorisait les navires américains à accéder aux ports du royaume. Quelques années plus tard, le 23 juin 1786, Washington et Rabat signaient à Marrakech un traité de paix et d’amitié.

Pour la jeune république américaine, l’accord revêtait une importance stratégique. Privés de la protection de la marine britannique, les navires américains étaient exposés aux corsaires opérant en Méditerranée. Le traité garantissait leur accès aux ports marocains, sécurisait les échanges commerciaux et contribuait à la reconnaissance internationale du nouvel État américain.

Renégocié en 1836, ce traité demeure un symbole majeur de la continuité des relations entre les deux pays.

De la coopération militaire au partenariat stratégique

La proximité entre Washington et Rabat ne s’est toutefois pas maintenue de manière linéaire. Au début du XXe siècle, les États-Unis ont d’abord hésité face à l’établissement du protectorat français et à la présence espagnole au Maroc.

Après l’indépendance marocaine en 1956, les relations bilatérales prennent cependant une nouvelle dimension. Washington reconnaît rapidement le nouvel État souverain et ouvre son ambassade à Rabat.

La coopération militaire avait, elle, commencé quelques années auparavant. Dès 1950, les États-Unis avaient conclu avec la France des accords permettant l’utilisation et l’extension de plusieurs installations aériennes situées au Maroc.

Mais c’est surtout après les attentats du 11 septembre 2001 que le partenariat sécuritaire entre les deux pays connaît une accélération spectaculaire.

En 2004, Washington désigne le Maroc comme « allié majeur non membre de l’OTAN », un statut qui facilite notamment la coopération militaire et l’accès à certains équipements de défense.

Le royaume devient également un partenaire important des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Il accueille notamment l’exercice militaire African Lion, organisé sous l’égide du Commandement des États-Unis pour l’Afrique, et participe à la coordination des efforts antiterroristes sur le continent.

Selon les données citées dans le document, les États-Unis ont représenté 60 % des importations marocaines de grands systèmes d’armement entre 2021 et 2025, devant Israël et la France.

Le Sahara occidental au cœur du rapprochement

La question du Sahara occidental constitue aujourd’hui l’un des principaux marqueurs de la relation entre Washington et Rabat.

Dès les années 1970, les documents diplomatiques américains cités dans le texte témoignent d’une position progressivement favorable au Maroc, malgré le discours officiel en faveur d’une solution négociée.

Le tournant diplomatique intervient en décembre 2020. À la fin de son premier mandat, Donald Trump reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental dans le cadre de l’accord ayant conduit à la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Cette décision constitue une victoire diplomatique majeure pour Rabat. Washington maintient depuis cette position et considère le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme la base d’un règlement du conflit.

L’importance accordée par Rabat à cette reconnaissance s’est encore manifestée récemment avec le choix de donner le nom de Donald J. Trump à une longue voie traversant le Sahara occidental, geste présenté comme un hommage au président américain et à son soutien à la position marocaine.

Ceuta, révélateur des tensions entre Washington, Madrid et Rabat

C’est dans ce contexte historique que survient la crise migratoire de Ceuta.

Des dizaines de milliers de personnes se sont concentrées du côté marocain de la frontière avant de tenter de pénétrer dans l’enclave espagnole. Le document évoque une mobilisation massive et un lourd bilan humain, transformant l’épisode en crise politique majeure entre Madrid et Rabat.

La réaction américaine a particulièrement retenu l’attention.

Alors que des responsables espagnols, des experts et certains médias ont soupçonné Rabat d’avoir au minimum laissé se développer la situation à la frontière, Washington s’est gardé de mettre directement en cause le Maroc.

Donald Trump a au contraire décrit la situation comme une catastrophe et critiqué les politiques migratoires espagnoles. Le Département d’État et la Maison-Blanche ont également adopté un discours très dur à l’égard du gouvernement de Pedro Sánchez.

Cette position a surpris en Espagne, notamment parce que le pays demeure un allié militaire important des États-Unis et accueille les bases américaines de Rota et Morón.

Un triangle diplomatique sous tension

La crise de Ceuta révèle ainsi les contradictions d’un triangle stratégique particulièrement sensible.

D’un côté, Washington considère Madrid comme un allié essentiel au sein de l’OTAN. De l’autre, le Maroc s’est imposé comme un partenaire militaire, sécuritaire et diplomatique privilégié des États-Unis en Afrique du Nord.

Pour l’Espagne, la situation est d’autant plus délicate que la gestion de sa frontière nord-africaine dépend largement de la coopération de Rabat.

Or, les relations entre Madrid et Rabat ont connu plusieurs épisodes de tension ces dernières années. À cela s’ajoutent les divergences entre Washington et le gouvernement de Pedro Sánchez sur plusieurs dossiers, notamment les questions militaires et l’utilisation des bases américaines en Espagne.

Dans ce contexte, la crise de Ceuta apparaît comme un révélateur des rapports de force existant déjà entre les trois capitales.

Washington ne semble pas considérer l’épisode comme une opération directement provoquée par Rabat. La Maison-Blanche s’est montrée beaucoup plus critique envers la gestion espagnole de la frontière.

Une alliance appelée à se renforcer

La crise de Ceuta pourrait finalement contribuer à renforcer la valeur stratégique du Maroc aux yeux des États-Unis.

Avec ses capacités militaires, sa position géographique à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique, ainsi que son expérience dans la coopération antiterroriste, Rabat dispose d’atouts que Washington pourrait continuer à exploiter.

Le partenariat économique s’est également développé depuis la signature de l’accord de libre-échange de 2006. Le commerce bilatéral de marchandises aurait atteint 7,4 milliards de dollars en 2025, contre 927 millions en 2005, selon les données citées dans le document.

À l’occasion de la Fête du Trône, Donald Trump a d’ailleurs souligné la profondeur historique du lien entre les deux pays, évoquant plusieurs siècles d’amitié et appelant à la poursuite de cette coopération pour les décennies à venir.

Deux cent quarante ans après le traité de Marrakech, l’alliance américano-marocaine apparaît donc plus stratégique que jamais. Et la crise de Ceuta montre que ses conséquences dépassent largement les relations bilatérales : elle touche directement l’Espagne, la politique migratoire européenne et les équilibres géopolitiques en Méditerranée occidentale.

Source : MDN DZ

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