Une atmosphère de fin de règne au Maroc

Selon « Mohammed VI, fin de règne », le livre récemment publié par le journaliste marocain Omar Brouksy, le Maroc traverse une période de transition implicite autour du roi Mohammed VI. Deux images opposées ont récemment nourri les interrogations sur l’état du souverain : d’un côté, un roi affaibli lors de la prière de l’Aïd à Tétouan, incapable de se prosterner à cause d’une blessure ; de l’autre, quelques semaines plus tard, une vidéo le montrant sur un jet-ski au large de Cabo Negro, semblant en pleine maîtrise de ses moyens. Cette alternance entre fragilité et démonstration de vitalité alimente les spéculations sur une éventuelle succession, sans que le palais ne reconnaisse officiellement l’ouverture d’une transition.

Depuis plusieurs années, l’attention se concentre progressivement sur le prince héritier Moulay Hassan, âgé de 23 ans. Formé à l’université Mohammed-VI Polytechnique, il multiplie les apparitions publiques et les gestes symboliques du pouvoir. Sa rencontre avec Xi Jinping en 2024 ou encore sa présence remarquée lors de la Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc en 2025-2026 ont été interprétées comme les signes d’une préparation au trône. Toutefois, le palais veille à éviter toute impression de transmission imminente du pouvoir. Le prince reste exposé avec prudence, comme si le régime voulait préparer l’avenir sans donner l’image d’un roi déjà remplacé.

Cette situation crée une forme de flottement politique. Malgré des communiqués officiels insistants sur les activités royales, les absences répétées de Mohammed VI et son éloignement fréquent à l’étranger nourrissent l’idée d’un souverain fatigué par l’exercice du pouvoir. Depuis le milieu des années 2000, son rapport distant à la monarchie est régulièrement évoqué. Ses longs séjours à Paris, Dubaï ou Zanzibar ont souvent été perçus comme le signe d’une lassitude personnelle plus que d’une incapacité physique.

Le livre souligne également l’influence controversée des frères Azaitar, proches du roi depuis 2018. Ces champions de MMA d’origine marocaine ont suscité l’inquiétude d’une partie des élites du makhzen en raison de leur proximité avec le souverain et de leur influence supposée dans l’accès au palais. Leur présence ostentatoire sur les réseaux sociaux et leur train de vie luxueux ont alimenté les critiques, jusqu’à devenir un sujet de malaise international après une enquête du magazine The Economist en 2023. Depuis, le palais semble chercher à reprendre le contrôle de l’image royale en mettant davantage en avant la famille royale traditionnelle.

Dans ce contexte, le retour progressif de Lalla Salma dans l’espace public constitue un autre élément majeur. Disparue des représentations officielles après son divorce avec le roi en 2018, elle réapparaît progressivement aux côtés de ses enfants, notamment durant la CAN et lors de sorties publiques. Cette réhabilitation semble liée à l’importance croissante de son fils Hassan et à l’influence qu’elle pourrait exercer lors d’un futur règne.

Parallèlement, le Maroc fait face à de profondes tensions sociales et économiques : chômage des jeunes, inégalités territoriales, stress hydrique et montée du coût de la vie. Les critiques se concentrent surtout sur le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, devenu le principal réceptacle du mécontentement populaire. Les mouvements de protestation de la jeunesse, largement organisés via les réseaux sociaux et Discord, dénoncent la dégradation des services publics et les inégalités sociales dans un pays qui investit massivement dans les grands projets et les infrastructures internationales.

Malgré ces tensions, la monarchie reste largement préservée des critiques directes. Le roi conserve une forte popularité auprès d’une grande partie de la population, protégée par la dimension sacrée de l’institution monarchique et par un patriotisme renforcé. Le système marocain apparaît ainsi capable d’absorber les tensions en désignant des responsables secondaires, tout en maintenant intacte la figure royale.

L’ouvrage décrit finalement une « fin de règne » particulière : non pas une crise ouverte du régime, mais une période d’incertitude, de recomposition des équilibres internes et de luttes d’influence autour de la succession à venir. Derrière les mises en scène du pouvoir et les ambitions internationales du royaume, persistent cependant des défis structurels majeurs : fractures sociales, concentration des richesses, poids des oligarques et gouvernance hésitante. Le règne de Mohammed VI apparaît alors comme celui d’un modernisateur inachevé, dont l’héritage reste encore profondément ambivalent.

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