Un pays classé au-delà de la 120e place mondiale en matière de développement humain, et un souverain dont le patrimoine personnel figurerait parmi les plus importants de la planète. C’est ce paradoxe qu’explore une enquête publiée par Marianne en mars 2012, consacrée à la gestion des finances du roi du Maroc.
Un contraste qui interroge
D’après l’hebdomadaire, la fortune personnelle de Mohammed VI aurait doublé en l’espace de cinq années, alors même que le royaume ne dispose pas de ressources naturelles comparables à celles des monarchies pétrolières du Golfe. Le magazine américain Forbes aurait chiffré ce patrimoine à environ 1,8 milliard d’euros — une estimation qui, toujours selon Marianne, n’aurait jamais pu circuler librement au Maroc, l’édition contenant cette révélation ayant été frappée d’interdiction sur le territoire.
Cette opacité budgétaire s’illustrerait également au sommet de l’État : selon l’enquête, le budget de fonctionnement du Palais royal dépasserait largement, en proportion, celui de la présidence française, alors que la richesse nationale du Maroc reste très inférieure à celle de la France. Pendant ce temps, plus de cinq millions de Marocains vivraient avec moins d’un euro par jour, et le taux de pauvreté du pays dépasserait 18 %, rappelle le journal.
Une enquête à charge sur le plan financier
L’article s’appuie sur un ouvrage des journalistes Catherine Graciet et Éric Laurent, consacré à ce que les auteurs qualifient de dérive prédatrice du pouvoir royal. Selon Marianne, le livre choisirait délibérément de ne pas juger le bilan politique du souverain pour se concentrer exclusivement sur son bilan économique — un bilan que les auteurs jugeraient éloquent, allant jusqu’à évoquer une forme de captation systématique de l’économie nationale au profit de la couronne, plus poussée encore que ce qu’avait pu organiser son père Hassan II.
D’après le journal, les auteurs décriraient un dispositif construit pour maintenir la population dans l’ignorance de l’ampleur réelle de la fortune royale, tandis que l’appareil administratif de l’État — le « makhzen » — aurait certes connu quelques aménagements de façade sans que sa nature profonde ne soit remise en cause.
Des revenus multiples et peu contrôlés
L’enquête détaille plusieurs sources de revenus attribuées au souverain : un salaire mensuel de l’ordre de 40 000 dollars, complété par plusieurs millions d’euros annuels destinés à l’entourage proche, ainsi qu’une enveloppe de subventions de plusieurs dizaines de millions d’euros dont l’utilisation échapperait à tout contrôle extérieur. Selon Marianne, cette même enveloppe aurait déjà servi, du temps d’Hassan II, à s’attacher la loyauté de personnalités politiques marocaines et étrangères, ainsi que celle d’un réseau français d’universitaires, d’avocats, de journalistes et d’anciens membres des services de renseignement particulièrement bien disposés envers le royaume.
À cela s’ajouteraient des dépenses somptuaires portant sur les véhicules, les avions privés, les œuvres d’art ou encore la garde-robe royale — cette dernière étant évaluée à environ 2 millions d’euros par an — sans compter l’entretien de résidences monumentales héritées du règne précédent.
Le contribuable marocain, et parfois français, mis à contribution
Le mécanisme décrit par Marianne repose sur un principe simple : les largesses royales, financées par les deniers publics, sont in fine payées par le contribuable marocain via l’impôt, y compris lorsque l’État subventionne directement des entreprises appartenant au roi. L’article cite à ce titre le projet de ligne à grande vitesse marocaine, présenté comme une forme de compensation accordée à la France après l’échec de la vente d’avions Rafale, et dont le financement français aurait représenté environ un milliard d’euros à la charge des contribuables de l’Hexagone.
La mainmise sur les « champions nationaux »
Selon le journal, l’arrivée aux responsabilités d’une nouvelle génération de conseillers royaux — en particulier le tandem formé par Mounir Majidi et Hassan Bouhemou — aurait présidé à une stratégie de constitution de « champions nationaux » : des groupes en position de monopole ou quasi-monopole dans lesquels le roi détiendrait des participations directes. Cette stratégie se serait traduite par le départ progressif de partenaires étrangers historiques du groupe royal ONA, tels qu’Axa, Danone ou Auchan, laissant le souverain en position dominante sur des secteurs entiers : assurance, télécommunications, agroalimentaire, immobilier, énergie et grande distribution.
Marianne évoque également la restructuration de la Caisse de dépôt et de gestion, l’organisme chargé des retraites de millions de Marocains, dont les ressources auraient été réorientées, via divers montages financiers, vers le financement de projets liés à la couronne.
Un système que l’enquête qualifie de « néo-féodal »
Au terme de cette enquête, les journalistes dressent le portrait d’un pouvoir organisé pour concilier deux objectifs : contenir toute contestation populaire et orienter l’ensemble des ressources du royaume vers l’enrichissement de la famille régnante. Un système que le livre qualifierait, selon Marianne, de monarchie « néo-féodale ».
Article rédigé à partir des informations et analyses publiées par l’hebdomadaire Marianne (7 mars 2012), qui s’appuie lui-même sur l’ouvrage « Le Roi prédateur » de Catherine Graciet et Éric Laurent. Les chiffres et affirmations rapportés ici reflètent le contenu de cette enquête et n’ont pas fait l’objet d’une vérification indépendante dans le cadre de la rédaction de cet article.
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