Maroc : L’énigme Hijaouy, un espion en cavale au cœur des secrets du Makhzen

L’étau se resserre sur Mehdi Hijaouy. Depuis 2024, cet espion de 53 ans, ancien cadre de la redoutable Direction générale des études et de la documentation (DGED) – le service de renseignement extérieur marocain – a déserté le royaume chérifien. Il a emporté avec lui des secrets dérangeants sur le Makhzen, les réseaux de pouvoir qui gravitent autour du palais royal, entraînant dans son sillage son cercle familial et ses réseaux professionnels [citation:0].

De 2025 à 2026, selon l’enquête de Libération, 42 personnes ont été inquiétées, poursuivies et condamnées pour « escroquerie » et « complicité d’assistance à un criminel en fuite » [citation:0]. Son ex-femme a écopé de trois ans de prison ferme en 2025 et doit être rejugée en appel en juin. Parmi les personnes inquiétées figurent également le frère du chef de la sécurité du prince héritier, Moulay Hassan, et plusieurs commissaires de police [citation:0]. Mehdi Hijaouy, lui, vit caché.

D’un été 2024 à la fuite

À l’été 2024, la réconciliation franco-marocaine rend Paris hostile pour Mehdi Hijaouy. La reconnaissance par Emmanuel Macron de la marocanité du Sahara occidental, un territoire au cœur d’un différend vieux de quarante ans entre Alger et Rabat, a scellé une nouvelle ère diplomatique [citation:0]. Pour l’ancien agent, ce réchauffement est une mauvaise nouvelle. Des filatures se resserrent autour de lui et de sa famille. Le 10 septembre, son épouse dépose une main courante dans un commissariat parisien pour signaler des pisteurs marocains, un document consulté par Libération [citation:0].

L’espion logé à l’hôtel Saint-Augustin du Cercle national des armées est un « gros poisson ». Après avoir occupé des postes clés à la DGED, il aurait travaillé pour Fouad Ali El Himma, le puissant conseiller de Mohammed VI surnommé le « vice-roi ». À Rabat, les autorités réunissent un dossier à charge, l’accusant d’escroquerie, d’aide à l’immigration illégale et d’appartenance à une organisation criminelle. Un mandat d’arrêt international est transmis à Interpol en septembre 2024.

L’exilé volontaire quitte Paris pour Madrid. Les autorités marocaines réclament son arrestation et son extradition. Un juge espagnol confisque son passeport. Lors d’une rencontre avec le CNI, le service de renseignement espagnol, Hijaouy comprend qu’il va être livré à Rabat. Il prend la poudre d’escampette vers une destination inconnue, emportant avec lui ses secrets sur les intrigues du pouvoir royal marocain, ce qui le rend dangereux pour une grande partie de l’appareil sécuritaire [citation:0].

Un serviteur zélé devenu gênant

Serviteur zélé de la monarchie, Mehdi Hijaouy est sorti du rang en 2021 en prenant position en faveur des frères Azaitar, des combattants de MMA intimes du roi [citation:0]. Leur omniprésence dans la vie privée du monarque est jugée toxique par l’entourage institutionnel, déclenchant une campagne de presse dans les médias proches des milieux sécuritaires. Mais Mohammed VI aime s’entourer d’amis artistes ou sportifs partis de rien, et les frères Azaitar conservent ses faveurs.

En décembre 2021, Mehdi Hijaouy prend les hiérarques du palais à contrepied dans une tribune, estimant qu’octroyer un statut officiel aux Azaitar serait bénéfique pour former les professionnels de la sécurité du royaume aux arts martiaux [citation:0]. La proposition est enterrée par les conseillers du roi. Deux ans plus tard, il brûle à nouveau la politesse en transmettant directement au monarque un « Livre blanc » sur le renseignement de demain, un document consulté par Libération. Cette récidive est perçue comme un affront, voire une menace, au sein d’une cour où la puissance des courtisans se mesure à l’accès au souverain .

Un agent secret à bonne école

Mehdi Hijaouy est né en Allemagne d’un père Saint-Cyrien et est le neveu d’un colonel tué durant la guerre de Kippour [citation:0]. Il entre à la DGED en 1994 et gravit les échelons pour devenir « contrôleur général ». Il suit des formations dans des services étrangers et décroche en 2000 un stage au Mossad et au Shin Beth israélien, avec qui la DGED collabore activement. D’après un bon connaisseur de son parcours, il a été le premier stagiaire marocain des Israéliens.

En 2005, sous le nom de code « Amos », il dirige le service action et le bureau de la sécurité interne de la DGED. Il est des déplacements officiels du roi en Afrique et mène des missions en Europe. À partir de 2017, il est missionné auprès du conseiller royal en charge de la coordination des services de sécurité marocains.

« Numéro 2 » ou escroc ?

Selon les médias marocains, Hijaouy ne serait qu’un agent subalterne et incompétent, exclu de la DGED en 2013 [citation:0]. Mais d’après Claude Moniquet, directeur du Centre européen de renseignement et de sécurité, il était bien le numéro 2 de la DGED, dirigeant le cabinet de Yassine Mansouri [citation:0]. Son activisme a-t-il débordé sur des pratiques affairistes ? Les médias marocains insistent sur des relations d’affaires avec des entrepreneurs à la réputation de barbouzes.

Pour Me William Bourdon, l’avocat d’Hijaouy, le dossier est purement politique. Il a demandé l’effacement de la notice rouge d’Interpol, affirmant que les prises de position de son client contre la corruption lui ont attiré l’hostilité des plus hauts responsables de l’État, en particulier celle de Abdelatif El Hammouchi, le directeur des polices, et de Fouad Ali El Himma. L’avocat dénonce un « coup monté judiciaire ».

Le cas de Mehdi Hijaouy soulève ainsi une question complexe : est-il un espion haut placé victime de règlements de comptes politiques, un escroc manipulateur se faisant passer pour un agent d’élite, ou les deux à la fois ? Son exil et les poursuites contre son entourage laissent planer un mystère sur les coulisses du pouvoir marocain et les secrets qu’il pourrait bien révéler.

Avec Libération

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