L’auteur, dans la préface, raconte qu’en 1991, il rencontre trois des enfants d’Oufkir à la discothèque Amnesia de Rabat ; ils avaient été libérés quelques mois auparavant, bien que toujours surveillés. Cette nuit-là, nous avons peu parlé, mais le lendemain, j’ai vu Raouf, l’aîné, dans une villa près de l’hôtel Hilton. Par la suite, j’ai fini par tous les connaître. En 1992, un miracle s’est produit au Maroc : tout le monde a obtenu un passeport, car jusqu’alors c’était impossible. Bien que les enfants d’Oufkir aient fui le pays dans des circonstances rocambolesques. À cette époque, au Maroc, personne n’osait parler d’Oufkir, la peur régnait.
Les années d’Oufkir furent celles d’une répression féroce, mais les années suivantes ne furent pas en reste ; Dlimi et Bassri n’ont pas non plus laissé un bon souvenir.
Mohamed Oufkir était le fils d’un pacha né aux confins du désert, devenu fusilier dans la marine française, qui passa par l’Italie et l’Indochine. La biographie se tisse de conversations avec Fatéma, la veuve, certains des enfants, et de témoignages de personnes qui l’ont côtoyé mais ont souhaité rester anonymes. La famille Ben Barka a également collaboré avec l’auteur.
Un détail intéressant : le frère de Hassan II et Lalla Abla ont tenté de persuader le roi de leur pardonner, tout comme Lalla Amina, la plus jeune fille de Mohamed V, qui fut la compagne de jeux de Malika. Mais Hassan II était implacable et n’avait pas le sens du pardon. Le prince Abdellah leur envoyait des livres.
Ils ont séjourné en plusieurs endroits, dont Tamatagart, où le Glaoui construisit un « palais » sur un ancien cimetière et où se produisaient des phénomènes paranormaux ; cette famille était vraiment spéciale, ils jouaient des saynètes, jouaient aux cartes, montaient une boutique entre eux… Fatéma préparait des plats culinaires originaux, bref, quelque chose d’insolite dans des conditions si dures.
Parmi les personnages qui défilent dans le livre apparaît Ben Aïcha, le frère du médecin décédé lors de la fusillade de 1971, désormais à un poste militaire, sans être passé par l’école, oncle de l’actuelle ambassadrice du Maroc en Espagne ; il n’en sort pas bien loti. Les Oufkir avaient un budget alimentaire qui n’était pas mauvais, mais il le réduisit à 10 DH par personne et par jour, ce qui, pour 9 personnes, faisait 90 DH par jour. Le père de Fatéma leur envoyait aussi de l’argent ; en 1972, c’était beaucoup, mais M. Aïcha dut trouver que les conditions étaient trop bonnes et supprima des choses, il emporta jusqu’aux livres envoyés par Moulay Abdellah. (Il y a des gens plus sinistres qu’Oufkir et ils sont aimés.) Pendant ce temps, Miriam, épileptique et sans médicaments. Les gardes qui les surveillaient cachaient des choses dans leurs poches et les leur passaient par un trou, bien qu’elle leur donnât de l’argent.
Dans le livre, on raconte diverses choses, comme la passion de Mohamed V pour Báhia, dont naquit Amina ; il semble que Mohamed V n’ait jamais été aimé par son père qui l’appelait Hamada, l’homme acide ; c’était un homme très strict en tout. On commente également que Mohamed V n’était pas indifférent à la beauté de Fatéma Oufkir.
Les enfants Oufkir étudièrent dans des écoles suisses, des écoles de riches, et frayèrent avec ceux d’Elizabeth Taylor. Miriam eut sa première crise d’épilepsie à neuf ans ; Raouf, l’enfant tant attendu, naquit sourd d’une oreille, interné en Suisse dans une institution très sévère, il se souvenait beaucoup de ses balades en moto à Rabat. Les enfants voyaient à peine leurs parents, ce fut un père absent. À treize ans, Raouf était un enfant sexuellement précoce ; une fois par semaine, il était conduit dans un bordel de luxe à Rabat tenu par une Française, accompagné de deux policiers qui payaient la prestation.
Mohamed Oufkir était un homme à conquêtes, il aimait les Françaises ; quand il rencontra Fatéma Chema, il avait une maîtresse française, Rose Meri. Quand il se fiança à Fatéma, ils allaient avec une carabine ; il la cherchait dans un cabriolet qu’il avait acheté avec ce qu’il avait gagné en Indochine. Fatéma avait 16 ans quand elle se maria ; sa vie changea, elle ne s’habillait plus que de grandes marques. Oufkir n’aimait pas les enfants ; deux auraient suffi, mais les contraceptifs n’étaient pas encore arrivés au Maroc. Il ne lisait que des rapports et quelques journaux, jamais de livres, il ne priait pas ni ne suivait le Ramadan, il était plus Français que Marocain. Il naît en 1920 dans le sud du Maroc, à Aïn Chair (Boudniv), où il y avait environ deux cents juifs ; là se trouvait un marabout et les Oufkir se disent descendants du prophète ; il aimait beaucoup les pierres précieuses et dans cette région il y a des mines.
Au centre de recrutement militaire qu’il fréquentait, on enseignait des notions d’espagnol ; sa vocation était l’armée et il s’engagea très jeune, entrant à l’école des officiers de Meknès, fréquentant un bordel français qui s’y trouvait. Il s’entendait très bien avec la communauté juive de Meknès et faillit épouser la sœur d’un de ses amis, Susana Ben Hamou ; il demanda sa main mais on exigea qu’il se convertisse au judaïsme, et la relation n’eut pas de suite, selon Fatéma, elle était d’une beauté sans égale. Oufkir fut en Indochine (l’ancienne Cochinchine) et là, il faillit épouser la fille d’un prince ; bref, son curriculum, tant militaire qu’amoureux, est bien long pour un résumé.
Sur le plan personnel, il était franc, sympathique, joyeux et loyal ; en 1950, il avait déjà plusieurs décorations militaires. Il eut une amitié avec le Père Duval, un aumônier militaire qui l’estimait beaucoup ; Duval le définit comme un homme de grand tact, charismatique et efficace, et il n’était pas un homme de ripailles ni de beuveries.
Lors de la demande en mariage de Fatéma, il lui donna 100 000 francs et des boucles d’oreilles en or. Sur l’amitié entre Fatéma et le sultan Mohamed V, on écrit toujours entre guillemets ; ils se connaissaient car la sœur de Mohamed V, chargée de trouver des concubines, l’emmena à 9 ans puis à 12 ans ; Fatéma le raconte dans ses mémoires, mais maintenant, à 17 ans, elle ne le reconnaît pas. En 1952, on célèbre le 25e anniversaire de l’accession au trône de Mohamed V, et il y a des festivités ; un cortège de dames, toutes vêtues à l’européenne, y compris les filles du roi, défile, et Fatéma est en Scarlett O’Hara, elle porte une robe noire avec un chapeau ; le roi ne la reconnaît pas et l’appelle pour lui dire : « Qui es-tu, Scarlett ? » et elle lui répond qu’elle est la femme d’Oufkir ; le roi lui dit : « Et celui-là, qui est-ce ? » Il ne le connaissait pas. Mohamed V fait signe à ses femmes de s’occuper désormais d’elle. Quant à Oufkir, il commence à monter en flèche, il fréquente le cercle des officiers, fait de l’équitation, du tennis, s’habille en blanc, apprend à danser le fox-trot, la valse… Il reste pourtant un homme simple ; Fatéma s’occupe de sa garde-robe. C’est Fatéma qui ouvre les portes du palais à son mari. La femme d’Oufkir avait une véritable passion pour le cinéma ; elle y allait tous les jours seule, et parfois elle sortait d’un film pour entrer dans un autre.
Entre 1952 et 1954, ce furent des années agitées au Maroc ; à l’époque, il y avait 400 000 Français vivant dans le pays, il y avait une résistance de la part des Français, et de nombreux partis politiques nationalistes. Du côté français, il y avait le mouvement du Dr Causse, radical-socialiste et franc-maçon, la Main Rouge, un groupe anti-indépendance, le mouvement de Ben Arafa opposé à Mohamed V ; ils faisaient exploser des bombes çà et là, à Casablanca, de nombreux Européens et quelques Marocains moururent à cause de ces bombes qui explosaient n’importe où.
En 1959, des membres du Mossad se trouvaient au Maroc dans le plus grand secret ; lors d’une réunion à Paris, le Mossad offrit son soutien à Oufkir en échange de protection, car on préparait le départ de milliers de Juifs vers Israël. Le départ des Juifs du Maroc eut un prix : un demi-million de dollars pour Hassan II et 50 dollars par tête. 100 000 Juifs quittèrent le Maroc en 1964 ; les Juifs du Maroc ont coutume de bénir le roi de les avoir laissés partir, mais ce ne fut pas gratuit ; au total, il empoche 5 millions de dollars. Oufkir se rendit à trois reprises à Tel-Aviv pour s’entretenir avec Harel, alors Premier ministre. Le départ des Juifs du Maroc fut une affaire. Hassan II fit d’une pierre deux coups, car dans les années 1960, il y avait des pics d’antisémitisme dans les mellahs ; à celui de Meknès, un jeune garçon fut poignardé à mort ; ainsi, il les laissait partir et en plus on le payait, la Baraka, la célèbre Baraka qu’Oufkir ignorait.
Sur la mort de Mohamed V, l’un des médecins de l’équipe – car ce ne fut pas un seul homme – commente que la mort fut due à un problème d’anesthésie et qu’il dût en être ainsi ; on ne sait pas clairement non plus ce qu’il avait.
Le scandale Dlimi. En 1958, Ahmed Dlimi devait épouser la fille d’un nationaliste ami de Mohamed V ; ce jour-là, Dlimi, âgé de 31 ans, assiste à un mariage de haut rang et tombe amoureux de Zara Bousselhan, la sœur de la mariée. Le lendemain, il rompt ses fiançailles et renvoie sa promise chez elle, prétextant qu’elle n’est pas vierge ; l’affaire fit grand bruit ; les gens se demandaient comment il savait qu’elle n’était pas vierge ? Une seule réponse possible : ils auraient eu des relations. Le père de la jeune fille subit un grand affront, et Mohamed V prit le parti du père de la mariée, envoyant Dlimi dans une garnison à Fès. Dès que le roi mourut, Oufkir rappela son ami et lui donna un bon poste ; il serait l’homme qui le remplacerait quelques années plus tard. Dlimi n’était pas grand mais avait de l’allure (c’est ce que dit l’auteur), il était violent et bon tireur. Malika, la fille d’Oufkir, n’aimait ni Dlimi ni les sœurs Bousselhan ; il paraît qu’il était violent avec sa femme. Oufkir dit à Fatéma : « S’il m’arrivait quelque chose, seul Dlimi pourrait faire le travail que je fais. » Avec le temps, Dlimi et Oufkir finiraient mal, et leurs épouses aussi ; un jour, lors d’un dîner, Fatéma lui lança un bol de soupe au visage, Zara lui avait fait un commentaire sur son amant… Dlimi décéda en 1983, à l’âge de 53 ans, dans un accident de voiture ; la maison royale publia un communiqué laconique et froid ; pour beaucoup, ce fut plus qu’un accident.
- Ben Barka voulait une monarchie parlementaire où tout le pouvoir serait au parlement, avec une alternance des partis politiques, mais Hassan n’a jamais voulu d’une monarchie de type européen.
Dans ce livre, on raconte qu’Oufkir était au courant du premier coup d’État, celui de 1971, connu sous le nom de coup de Skhirat ; certains hauts gradés étaient venus chez lui quelques jours avant le coup, en particulier le colonel Chouati, et certains dirent qu’Oufkir avait commenté : « Je ne vais pas vous arrêter, mais si vous échouez, je viendrai vous chercher. » À Rabat, on disait qu’Oufkir était au courant ; une autre affaire est de savoir si c’est vrai. Si l’on s’en tient à ce que dit le livre, quatre jours après le coup manqué, Oufkir commença à préparer le sien. Lors du coup de Skhirat, 200 personnes trouvèrent la mort. Le roi put-il douter de la participation d’Oufkir ou du moins qu’il fût au courant ? Une nuit, le roi se présenta à l’improviste chez le général et lui montra des lettres qu’il recevait des militaires qui avaient été exécutés. « Regarde ce que dit la famille, tu le savais », lance le roi au général. Il est certain que quelques mois avant le coup, les Oufkir étaient surveillés par les forces des services secrets ; l’atmosphère se dégradait. Les lettres que le roi recevait des familles des disparus donnaient des détails trop explicites pour être ignorés.
À cette époque, on célébrait la Saint-Sylvestre chez les Oufkir ; venaient le roi, son frère… bref, un livre curieux à lire, surtout pour comprendre le Maroc des années 1960 et ce qu’il est aujourd’hui.
L’auteur du livre dit : on parle d’Oufkir, de Dlimi et de Bassri, mais ils furent nécessaires pour que Hassan II gouverne tranquillement sans aucune opposition interne. Le roi savait pour les tortures, les prisons et autres gentillesses qui se faisaient, les gens qui disparaissaient… donc nous ne pouvons l’exonérer.
- Dès 1970, il y avait beaucoup de jeunes filles qui voulaient être actrices ou mannequins ; elles firent tout leur possible, jusqu’à lui présenter Delon, qui fut apparemment très aimable avec elle, mais on n’obtient pas toujours ce qu’on désire. Malika en souffrit, elle dut quitter Rabat, car beaucoup de pères de ses amies avaient été assassinés par Oufkir et on le lui reprochait, comme si elle en était responsable. Elle s’installa à Paris et eut un accident ; tout le monde s’intéressa à elle, certains ministres marocains se déplacèrent à l’hôpital pour la voir ; le gouvernement français autorisa Oufkir à s’y rendre, dans des circonstances si particulières, car il lui était interdit d’entrer en France après l’affaire Ben Barka. Une fois à Rabat, le roi lui proposa d’épouser Moulay Hafid Alaoui, et elle lui dit qu’elle ne voulait pas se marier ; le roi lui répondit : « Crois-tu qu’il ne pourra pas remplir son devoir conjugal parce qu’il est diabétique ? » Malika insista sur son désir d’indépendance. Le roi la prit par la nuque, comme quand elle était petite, et lui dit : « Une fois que tu auras ton bac, si en septembre tu n’as pas trouvé de mari, c’est moi qui déciderai ; si tu attends plus, personne ne voudra de toi. Tu ne vaux que par ta jeunesse, et l’homme doit en profiter ; ensuite, tes seins tomberont. » Elle avait 17 ans.
L’affaire Ben Barka et près de 500 pages rendent impossible d’en dire plus.
Alors que j’avais déjà terminé ce résumé mais qu’il me restait encore quelques pages à lire, je suis stupéfaite de ce que dit l’auteur : selon Gilles Perrault, qu’il cite, Fatéma entretenait une longue relation avec Hassan II, il la couvrit de bijoux jusqu’à ce qu’il en ait assez ; de cette relation naquit Soukaina, dont on parle à peine dans les textes, car tout le protagonisme est dédié à Malika et Raouf ; l’affaire était apparemment connue à Rabat. Les avocats conseillèrent à Fatéma de porter plainte contre Perrault, mais elle refusa. Voilà Soukaina. Y a-t-il une ressemblance avec les Alaoui ? Sa fille a en effet un étrange air de ressemblance avec Lalla Amina, la petite sœur de Hassan II. Je vous laisse ici deux photos de Lalla Amina Alaoui et d’une petite-fille de Fatéma Oufkir.
La ressemblance est frappante.
Je vais retenir une phrase du livre : la dégradation des conditions matérielles est une mort lente.
P.-S. La version qui est racontée dans ce livre sur la vie de la veuve d’Oufkir dans la prison de Tasmamart ne coïncide pas avec ce qu’elle en dit ; il y a quelques/assez nombreuses différences, pas plus qu’avec ce que raconte sa fille Malika. Mais il est clair qu’il y a des choses que Fatéma choisit d’omettre pour des raisons inconnues. Elle ne parle jamais de l’aide de Moulay Abdellah ni de Lalla Abla ; c’est pourquoi il est toujours bon de lire différentes versions d’une même histoire. À Tasmamart, elle ne resta que deux ans, puis on l’emmena dans une maison près de Marrakech… bref, ce sont deux versions quelque peu différentes. L’auteur parla avec le fils aîné et le reste des frères et sœurs ; Fatéma fut réticente car elle préparait déjà son livre.
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