Longtemps associé au cercle du pouvoir monarchique et à l’organisation traditionnelle de l’État marocain, le Makhzen est aujourd’hui présenté par certains observateurs comme un système en pleine mutation. Selon le journaliste et écrivain belgo-marocain Lahcen Isaac Hammouch, cette structure historique ne se limiterait plus à son rôle politique d’origine et aurait progressivement développé une dimension économique capable d’exercer une influence propre sur les orientations du pays.
Dans une analyse consacrée à l’évolution du système de gouvernance marocain, l’auteur estime que le makhzen constitue bien davantage qu’une simple administration ou un réseau d’influence. Il le décrit comme l’ossature historique du pouvoir, articulant les relations entre le Palais, les élites administratives, les notables locaux et les différentes composantes de l’État.
Un système d’allégeance hérité de l’histoire
Selon cette analyse, le makhzen trouve ses racines dans la période précoloniale. À l’époque, il désignait l’ensemble des forces demeurant fidèles au sultan : chefs tribaux, caïds, dignitaires religieux, familles influentes et responsables militaires. Ce système reposait sur un équilibre entre loyauté et protection, le souverain accordant terres, privilèges et titres en échange du maintien de l’ordre et de la collecte des impôts.
L’arrivée du protectorat français au début du XXᵉ siècle aurait profondément transformé cette organisation. D’après Lahcen Isaac Hammouch, l’administration coloniale aurait intégré les structures traditionnelles dans un appareil bureaucratique plus centralisé, faisant des autorités locales des relais administratifs au service du pouvoir.
Après l’indépendance du Maroc en 1956, ce double héritage – traditionnel et administratif – aurait été conservé. Le makhzen serait alors devenu le principal instrument de gouvernance, réunissant hauts fonctionnaires, forces de sécurité, notables, responsables politiques et réseaux d’influence gravitant autour de la monarchie.
La montée en puissance d’un « makhzen économique »
L’analyse souligne qu’un tournant serait intervenu à partir des années 1990, avec l’ouverture progressive de l’économie marocaine, les vagues de privatisations et le lancement de grands projets d’infrastructures.
Selon l’auteur, cette période aurait favorisé l’émergence d’un « makhzen économique », composé de grands groupes financiers, de holdings, d’institutions bancaires, de familles influentes et d’acteurs dominants dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment l’énergie, la finance, le bâtiment, l’immobilier, la logistique et la distribution.
Contrairement au makhzen politique, dont la légitimité repose sur son lien direct avec la monarchie, cette nouvelle composante fonctionnerait avant tout selon une logique économique fondée sur la préservation des intérêts et l’accès aux marchés publics.
Une autonomie croissante
L’une des principales thèses développées par Lahcen Isaac Hammouch est que cette puissance économique aurait progressivement acquis une marge d’autonomie vis-à-vis du pouvoir politique.
Selon lui, certains réseaux économiques disposeraient aujourd’hui d’une capacité d’influence suffisamment importante pour peser sur les politiques publiques, les orientations sectorielles ou encore certaines nominations stratégiques.
L’auteur estime que cette évolution ne remettrait pas en cause la place centrale du roi dans l’organisation institutionnelle du Royaume, mais traduirait plutôt la création, au fil des décennies, de centres de pouvoir économique devenus difficiles à encadrer.
Un défi pour les réformes
Cette évolution contribuerait, selon l’analyse, à expliquer les difficultés rencontrées par certaines politiques publiques.
D’après Lahcen Isaac Hammouch, le Maroc affiche régulièrement des ambitions importantes en matière de développement économique, d’industrialisation, de modernisation de l’administration ou encore de réduction des inégalités sociales. Toutefois, leur mise en œuvre se heurterait parfois à des intérêts économiques établis, soucieux de préserver leurs positions.
L’auteur voit dans cette situation l’une des explications possibles du décalage entre les objectifs affichés par les autorités et les résultats observés sur le terrain, notamment en matière de réformes économiques ou administratives.
Un débat sur l’évolution du modèle de gouvernance
En conclusion, Lahcen Isaac Hammouch considère que cette transformation du makhzen mérite d’être analysée sans tabou ni approche polémique. Selon lui, une réflexion approfondie sur les rapports entre l’État, les institutions politiques et les grands acteurs économiques constituerait un enjeu majeur pour l’avenir du Maroc.
L’auteur estime que le Royaume dispose des ressources nécessaires pour poursuivre sa modernisation, mais que cette évolution passerait également par une meilleure régulation des rapports entre puissance publique et intérêts économiques, afin de renforcer l’efficacité des politiques publiques et la transparence de la gouvernance.
Avec L-Post
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