Le « Grand Maroc » : Une conception confrontée à la naissance des nouveaux États africains

Né dans les milieux nationalistes marocains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le concept du « Grand Maroc » dépasse largement la seule question du Sahara occidental. Associé notamment à Allal El Fassi, il s’appuyait sur une conception historique des frontières du royaume qui englobait, selon ses promoteurs, des territoires aujourd’hui répartis entre plusieurs États. Cette vision continue d’alimenter les tensions régionales, notamment entre Rabat, Alger, Nouakchott et Madrid.

L’expression « Grand Maroc » renvoie à une conception territoriale apparue dans les milieux nationalistes marocains avant même l’indépendance du royaume, obtenue en 1956. Son principal théoricien fut Allal El Fassi, figure historique du parti de l’Istiqlal, qui défendait l’idée que les frontières du Maroc indépendant devaient correspondre à ce qu’il considérait comme les limites historiques de l’ancien sultanat.

Dans cette conception, le territoire revendiqué dépassait très largement les frontières du Maroc actuel. Certaines cartes publiées dans les années 1950 représentaient un ensemble allant du nord du Maroc jusqu’au fleuve Sénégal, comprenant notamment le Sahara occidental, la Mauritanie, une partie de l’ouest algérien et des territoires correspondant aujourd’hui au nord-ouest du Mali. Certaines représentations incluaient également Ceuta et Melilla.

Cette vision territoriale s’inscrivait dans le contexte particulier de la décolonisation. Pour une partie du nationalisme marocain, l’indépendance ne devait pas constituer l’aboutissement du processus de libération, mais seulement une première étape vers la « récupération » de territoires considérés comme historiquement liés au royaume.

Une conception confrontée à la naissance des nouveaux États africains

La difficulté est apparue dès lors que les territoires revendiqués par le nationalisme marocain ont accédé à leur tour à l’indépendance.

La Mauritanie, devenue indépendante en 1960, fut ainsi longtemps contestée par Rabat. De même, certaines zones du Sahara algérien étaient considérées par les autorités marocaines comme appartenant historiquement à leur espace territorial.

Cette question contribua à la dégradation rapide des relations entre Rabat et Alger. En 1963, les deux pays s’affrontèrent lors de la guerre des Sables, déclenchée notamment par un différend frontalier. Le conflit n’entraîna pas de modification majeure des frontières, mais il installa durablement une rivalité stratégique entre les deux États.

L’épisode illustre surtout le conflit entre deux principes qui allaient structurer l’Afrique postcoloniale : d’un côté, les revendications fondées sur les anciennes zones d’influence et les « frontières historiques » ; de l’autre, le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la période coloniale.

Le Sahara occidental, principal héritage du « Grand Maroc »

Parmi les différentes revendications associées au projet du « Grand Maroc », la question du Sahara occidental est devenue la plus durable.

Après le retrait espagnol du territoire en 1975, le Maroc en a pris le contrôle d’une grande partie, tandis que le Front Polisario revendiquait l’indépendance du Sahara occidental. La Mauritanie, qui avait également pris le contrôle d’une partie du territoire, s’est retirée du conflit en 1979.

Le Maroc a alors étendu son contrôle sur les zones abandonnées par Nouakchott. Le conflit avec le Front Polisario s’est poursuivi jusqu’au cessez-le-feu de 1991, conclu sous l’égide des Nations unies.

Un référendum d’autodétermination était alors envisagé. Il n’a toutefois jamais été organisé, les parties demeurant en désaccord sur ses modalités et sur la définition du corps électoral.

En 2007, Rabat a présenté aux Nations unies une proposition d’autonomie pour le Sahara occidental sous souveraineté marocaine. Cette proposition constitue depuis lors le cœur de la diplomatie marocaine sur le dossier.

La question demeure cependant inscrite dans le processus politique des Nations unies et le statut définitif du territoire reste disputé.

De la guerre des Sables à une rivalité structurelle entre Rabat et Alger

Le différend sur le Sahara occidental a progressivement transformé la rivalité maroco-algérienne en confrontation stratégique durable.

Alger soutient le Front Polisario et la revendication d’autodétermination du peuple sahraoui, tandis que Rabat considère le Sahara occidental comme faisant partie intégrante du territoire marocain.

Cette opposition dépasse désormais la seule question saharienne. Elle touche également aux équilibres militaires, énergétiques et diplomatiques du Maghreb ainsi qu’à la compétition pour le leadership régional.

La frontière terrestre entre les deux pays est fermée depuis 1994 et les relations diplomatiques ont été rompues en 2021.

Ceuta et Melilla, un autre dossier sensible

La question des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla constitue un autre volet régulièrement associé aux revendications territoriales marocaines.

Ces deux villes sont sous souveraineté espagnole depuis plusieurs siècles et ne faisaient pas partie du protectorat espagnol instauré au Maroc en 1912. Rabat revendique néanmoins leur rétrocession à l’Espagne.

La crise migratoire de mai 2021 à Ceuta a montré la dimension politique que peut prendre la relation entre Madrid et Rabat. Plusieurs milliers de personnes avaient alors franchi la frontière en quelques jours, dans un contexte de forte tension diplomatique entre les deux pays.

La crise avait éclaté après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, pour des raisons médicales. Elle s’était finalement accompagnée d’une importante réorientation de la politique espagnole à l’égard du Sahara occidental.

En mars 2022, le gouvernement de Pedro Sánchez a ainsi considéré la proposition marocaine d’autonomie comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour régler le conflit.

Une doctrine historique ou une réalité politique contemporaine ?

Le concept du « Grand Maroc » ne constitue plus nécessairement un programme politique formel et uniforme comparable à celui défendu par certains nationalistes dans les années 1950. Il reste néanmoins un élément important pour comprendre l’histoire du nationalisme territorial marocain et certaines tensions contemporaines.

Son évolution montre également comment les revendications territoriales issues de la période de décolonisation continuent de peser sur les relations entre les États du Maghreb.

Pour ses défenseurs historiques, il s’agissait de restaurer des territoires considérés comme ayant été séparés du Maroc par les puissances coloniales. Pour ses détracteurs, cette conception constituait au contraire un projet territorial incompatible avec la consolidation des nouveaux États africains et avec le principe d’autodétermination.

Le Sahara occidental demeure aujourd’hui le principal point de cristallisation de cette confrontation entre deux lectures de l’histoire : celle d’une continuité territoriale fondée sur les liens historiques revendiqués par Rabat et celle du droit à l’autodétermination défendu par le Front Polisario et ses soutiens.

Ainsi, plus de sept décennies après l’apparition du concept du « Grand Maroc », ses conséquences continuent de se faire sentir dans l’ensemble du Maghreb. La question saharienne, la rivalité algéro-marocaine et les tensions périodiques entre Rabat et Madrid témoignent de la persistance de conflits territoriaux dont les racines remontent directement à la période de décolonisation.

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