Espionnage au cœur de la crise gabonaise : quand le Maroc scrutait la succession d’Ali Bongo

Le 28 novembre 2018, l’arrivée d’Ali Bongo à Rabat pour une convalescence prolongée ne fut pas simplement un épisode médical ; elle sonna comme un signal d’alarme géopolitique. Au Gabon, la fragilité du pouvoir exécutif déclencha une course effrénée. Deux clans émergèrent rapidement des brumes de la succession.

En ce mois de mars 2019, Libreville retenait son souffle. Le Gabon, petite monarchie pétrolière d’Afrique centrale, vacillait sur ses fondations. Depuis quatre mois, le président Ali Bongo Ondimba, fils de l’énigmatique Omar Bongo, luttait entre la vie et la mort après un grave accident vasculaire cérébral survenu le 24 octobre 2018. Évacué d’urgence vers Rabat, au Maroc, le chef d’État semblait s’être évanoui dans les couloirs du pouvoir, laissant derrière lui un vide abyssal et une question lancinante : qui pour lui succéder ? Tandis que les rumeurs de mort et de doublure enflaient dans les ruelles de la capitale, un acteur discret mais redoutable s’invitait dans les coulisses du drame politique : les services de renseignement marocains, armés du logiciel espion Pegasus.

I. Le crépuscule d’un régime : la guerre des prétendants

Le 28 novembre 2018, l’arrivée d’Ali Bongo à Rabat pour une convalescence prolongée ne fut pas simplement un épisode médical ; elle sonna comme un signal d’alarme géopolitique. Au Gabon, la fragilité du pouvoir exécutif déclencha une course effrénée. Deux clans émergèrent rapidement des brumes de la succession.

D’un côté, Noureddin Bongo Valentin, le fils aîné du président, élevé dans les écoles prestigieuses d’Angleterre et rompu aux arcanes du privé. De l’autre, Brice Laccruche Alihanga, un jeune franco-gabonais, directeur de cabinet d’Ali Bongo, que certains surnommaient déjà « l’homme fort du Gabon ». Autour d’eux gravitait une « jeune équipe » ambitieuse, tandis que l’opposition historique, menée par Jean Ping et Dieudonné Minlama Mintogo, guettait la moindre défaillance du régime.

La tentative de putsch manquée du lieutenant Kelly Ondo Obiang, en janvier 2019, n’avait fait qu’exacerber les tensions. Dans ce climat d’incertitude absolue, où chaque appel téléphonique pouvait sceller une alliance ou trahir un complot, les regards des puissances étrangères se tournèrent vers ce petit pays riche en pétrole.

II. L’ombre de Pegasus sur la « young team »

Selon les investigations menées par le consortium Forbidden Stories et Amnesty International, le 5 mars 2019, une liste de cibles potentielles du logiciel Pegasus fut activée. Parmi près de 13 000 numéros attribués au Royaume chérifien, figuraient ceux de Noureddin Bongo, de Brice Laccruche, mais aussi de leurs collaborateurs proches et de figures de l’opposition.

Pegasus, ce logiciel conçu par la société israélienne NSO Group, est une arme d’infiltration totale : il permet d’infecter un téléphone à distance, transformant l’appareil en véritable mouchard, sans que la victime en ait conscience. Pourquoi le Maroc aurait-il ciblé ces acteurs gabonais ? « C’était un moment de grande faiblesse pour le régime Bongo », confie un expert de la région. « Le Maroc voulait savoir qui tirait les ficelles, qui trahissait qui, et qui s’alliait avec qui. Dans une crise de succession, l’information est une monnaie d’échange plus précieuse que le pétrole. »

III. Une relation patron-client en Afrique

Pour saisir l’audace de cette opération d’espionnage, il faut replonger dans l’histoire intime des relations maroco-gabonaises. Depuis l’époque du roi Hassan II, le Maroc entretient avec le Gabon une relation de « patron-client ». « C’est nous qui les formons », lâche Safir, ancien agent de la DGST marocaine, en évoquant la coopération sécuritaire entre les deux pays. Des militaires gabonais, dont l’actuel président Brice Oligui Nguema, sont passés par les écoles de Meknès. Rabat a toujours envoyé ses experts en filature et en contre-terrorisme à Libreville, justifiant ces missions par la lutte contre les menaces iraniennes en Afrique de l’Ouest.

Mais cette tutelle bienveillante cache une réalité plus crue : le Maroc, en échange de son soutien logistique et diplomatique – notamment sur le dossier brûlant du Sahara occidental – exige une loyauté sans faille. Or, en mars 2019, avec un président moribond et une élite en pleine fragmentation, le Royaume chérifien ne pouvait se permettre de perdre le contrôle de son allié stratégique. Espionner les prétendants, c’était s’assurer que le prochain maître du Gabon resterait un allié fiable.

IV. Le silence des autorités et l’aveu implicite

Sollicités par les enquêteurs, les autorités marocaines, gabonaises et les représentants d’Ali Bongo ont opposé un silence de marbre. Pourtant, les victimes potentielles ne cachent pas leur résignation. Jean Ping, opposant historique dont le numéro figurait sur la liste, déclare sans amertume : « La mise sur écoute, c’est courant au Gabon. Si c’est avéré, je porterai peut-être plainte. » Une phrase qui en dit long sur la banalisation de la surveillance dans les sphères du pouvoir africain.

Curieusement, plusieurs cibles émettent des doutes sur l’utilisation effective de Pegasus, jugé trop coûteux pour une région où les écoutes traditionnelles sont monnaie courante. Mais qu’importe l’outil : l’intention, elle, est claire. Le Maroc, en pleine réaffirmation de sa politique africaine, a voulu envoyer un message : aucun événement majeur sur le continent ne saurait lui échapper.

V. Le prix de la trahison : fin de règne pour la « young team »

L’histoire retiendra que les efforts d’espionnage marocains n’ont pas suffi à stabiliser le navire gabonais. De retour au pays fin mars 2019, Ali Bongo, affaibli, s’efface progressivement derrière son fils Noureddin et sa femme Sylvia. Mais la rivalité entre Noureddin et Brice Laccruche dégénère : ce dernier est limogé, arrêté en décembre 2019 pour corruption, avant d’être relâché.

Le dénouement survient en août 2023, lorsqu’un nouveau coup d’État militaire porté par le général Brice Oligui Nguema – formé au Maroc, ironie du sort – renverse définitivement la dynastie Bongo. Noureddin, Sylvia et les membres de la « young team » sont arrêtés, accusés de détournement de fonds, et Noureddin est condamné par contumace à vingt ans de prison.

Épilogue : L’allié africain sous haute surveillance

L’épisode de mars 2019 révèle une vérité dérangeante sur les dynamiques de pouvoir en Afrique : les alliances historiques ne protègent pas des appétits stratégiques. Le Maroc, en espionnant ses propres protégés gabonais, n’a fait que jouer le jeu classique de la realpolitik. Mais cette affaire laisse un goût amer : en traquant les secrets de ses alliés, Rabat a peut-être gagné des informations, mais il a aussi montré que, dans la cour des grands africains, la confiance est une denrée aussi volatile que le pétrole.

Aujourd’hui, alors que le Gabon entame une nouvelle ère sous la houlette du général Oligui, les ombres de Pegasus planent encore. Combien de téléphones ont vraiment été infectés ? Quels secrets ont été volés ? Les réponses reposent peut-être dans les serveurs silencieux de NSO Group ou dans les archives scellées de la DGST. Une certitude demeure : en mars 2019, au plus fort de la crise gabonaise, le Maroc a prouvé qu’il savait écouter, même quand son allié préféré s’effondrait. Un avertissement pour tous les chefs d’État africains : vos alliés d’hier sont parfois vos surveillants d’aujourd’hui.

Source : Forbidden Stories

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