Maroc : Quand le journaliste devient malgré lui militant (tribune d’Ali Bouabid)

Pour Bouabid, la véritable question ne serait pas de savoir si Lmrabet se montre trop radical dans ses prises de position, mais de comprendre pourquoi, au Maroc, toute parole libre semble condamnée à se muer en posture d'opposition pour pouvoir simplement exister.

L’économiste et essayiste marocain Ali Bouabid a publié le 16 juillet une réflexion sur la trajectoire d’Ali Lmrabet, qu’il présente comme le symptôme d’une dérive plus large de l’espace public marocain : celle qui transforme, presque mécaniquement, tout journaliste indépendant en opposant politique.

Une répression qui a changé de cible

Le point de départ de l’analyse de Bouabid est un constat historique : au Maroc, la répression ne vise plus les mêmes acteurs qu’autrefois. Alors que la contestation était jadis incarnée par des militants de partis clairement identifiés et des journaux ouvertement engagés, l’affaiblissement et l’encadrement progressif des formations politiques auraient déplacé le centre de gravité de la dissidence. Désormais, ce seraient les journalistes indépendants — ceux qui ne revendiquent d’autre fidélité que celle de l’information — qui se retrouveraient en première ligne. Dans un paysage médiatique où la presse d’opinion militante a pratiquement disparu, le simple fait d’informer et de critiquer, même avec les excès inhérents au métier, constituerait selon lui l’un des derniers actes de résistance possibles.

Le paradoxe d’une liberté qui isole

Bouabid insiste sur la solitude particulière du journaliste qui refuse de servir de porte-voix à quiconque : n’ayant pour seule arme que sa liberté de parole, il se retrouve à la fois renforcé et fragilisé par ce choix. C’est dans ce cadre qu’il situe le cas d’Ali Lmrabet, qu’il ne décrit pas comme un cas isolé mais comme une illustration emblématique d’un phénomène plus large.

Pour Bouabid, Lmrabet n’a jamais revendiqué d’autre engagement que celui de la liberté d’expression. Mais à force d’être soumis à ce qu’il qualifie d’arbitraire répété, le journaliste aurait fini, contre son gré, par endosser les habits d’un opposant au pouvoir — une image qui, selon l’auteur de la tribune, ne correspondrait pas à sa véritable posture, celle d’un professionnel qui refuse simplement le silence.

Une transformation imposée par le système

L’idée centrale du texte tient dans ce que Bouabid appelle un « paradoxe cruel » : c’est précisément en cherchant à rester un journaliste ordinaire, fidèle aux seules règles de sa profession, que Lmrabet se verrait, selon lui, poussé par la répression elle-même vers le statut de militant politique. Il décrit un rapport de force asymétrique entre celui qui défendrait le droit à l’impertinence journalistique et des adversaires qu’il qualifie eux aussi de « militants », mais du statu quo, qui multiplieraient les accusations sans jamais les étayer.

Bouabid pose alors une question de fond : peut-on parler de liberté d’expression réelle lorsqu’un discours dominant occupe et sature la totalité de l’espace de débat public ?

Un hommage nuancé

Tout en précisant ne pas partager nécessairement l’ensemble des analyses de Lmrabet, Bouabid dit vouloir saluer avant tout sa constance : un attachement qu’il juge viscéral au droit de parler librement, présenté comme une condition non négociable de l’exercice du journalisme. Il note cependant, non sans une certaine amertume, que le prix à payer pour exercer ce droit en dit long, selon lui, sur l’état de l’espace public marocain.

Une impuissance collective plus qu’un cas individuel

Le texte se conclut sur un déplacement de perspective : pour Bouabid, la véritable question ne serait pas de savoir si Lmrabet se montre trop radical dans ses prises de position, mais de comprendre pourquoi, au Maroc, toute parole libre semble condamnée à se muer en posture d’opposition pour pouvoir simplement exister. Il y voit le signe d’une difficulté collective à accepter les exigences — et les excès parfois — inhérents à une presse réellement libre, plutôt qu’un problème de jugement propre au journaliste lui-même.

Bouabid termine en présentant le choix de Lmrabet comme celui de la fidélité à une déontologie professionnelle plutôt que la soumission aux logiques d’un système qui, selon lui, ne tolérerait que les plumes consensuelles — un engagement qui, en creux, poserait la question plus large de la nécessité de refonder un espace public marocain où information et critique ne seraient plus systématiquement assimilées à de la rébellion.

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